« J’aime mes mains, mes yeux, mon front, mes bras, ma peau » raconte Mohammadreza Farzad dans Somme des choses. Mais il n’aime pas ses cuisses, ni ses coudes, ni les rides sur son visage. Il se demande combien de baisers il a donnés au cours de sa vie. Constate qu’il en a donné plus qu’il n’en a reçu. Mohammadreza Farzad tente de faire le compte. Le compte des choses de sa vie, en contemplant des images issues de films de famille en Super 8. Ce beau film a reçu le prix Tënk – Documentaire sur Grand Écran l’an dernier au festival de Clermont-Ferrand. C’est un récit plein de mélancolie, d’humour un tantinet désespéré (« Parce que je suis drôle les gens me croient heureux »), qui nous invite à regarder nos propres vies, à relire nos propres rencontres, nos trajets à travers les années, le temps, tout ça. Avec, dedans, quelque chose de lumineux, souvent (ou : pourtant).

Clermont-Ferrand, plus grand festival de court métrage de l’univers – c’est vérifié. Nous sommes bien contents, cette année encore, d’accompagner l’ouverture de l’édition 2024 par une programmation spéciale. D’autant que c’est un festival particulier : Clermont est un survivant, passé récemment par des cahots financiers bien regrettables.

En écho au Panorama 2024 – Focus Eur♀Visions et Rétrospective Insoumises – nous vous proposons cinq films de réalisatrices, projetés dans les salles cette année ou en 2023.

La Mécanique des fluides est en lice cette année pour le César du meilleur court métrage documentaire. La réalisatrice, Gala Hernández López, également chercheuse, s’intéresse aux communautés en ligne masculines. Dans son film, ce sont les incels qui attirent son attention. Incel ? Mot-valise pour « Involuntary Celibate » : célibataires involontaires. Et il y en a un en particulier dont le film cherche les traces numériques : il s’appelle Anathematic Anarchist, et il publia un jour de 2018 sur la plateforme Reddit une lettre de suicide intitulée « L’Amérique est responsable de ma mort ». Une plongée dans une fascinante et flippante communauté faite de souffrance, de haine des femmes et d’ultra-moderne solitude…

Haine des femmes, oui, aussi, dans ce témoignage venant de la Slovénie du début du 20e siècle : La Vie sexuelle de mamie. Un film d’animation terrible qui nous fait entendre le quotidien d’une femme – parmi des milliers comme elle – dans la campagne du pays. « On était là pour faire des gosses et satisfaire son mari » est un résumé tristement suffisant, du film et de ces vies brisées. Le dessin énervé, griffonné, d’une grande crudité, tente de transcrire la violence subie par ces femmes – qu’aucun dessin, non, ne transcrira jamais.


Il y a des cinéastes qui choisissent de découper des photos et des bouts de papier et ça fait de la poésie. Love, Dad est un film très intime, une lettre de Diana Cam Van Nguyen, réalisatrice tchéco-vietnamienne, à son père. C’est en papier découpé, d’une grande virtuosité, et ça nous plonge dans cette correspondance à sens unique : pour retrouver un lien et peut-être aussi, surtout, pour se libérer. Une correspondance c’est bien ça : des papiers qu’on découpe, qu’on plie et qu’on envoie en espérant qu’ils soient reçus.

Autre prix Tënk – Documentaire sur Grand Écran, cette fois-ci de 2022 : In Flow of Words. Eliane Esther Bots y fait parler des gens qui parlent toute la journée : des interprètes. Mais cette fois-ci, ils ne parlent pas pour quelqu’un d’autre. Ils parlent de leur propre bouche, pour dire leurs propres ressentis. Il faut dire qu’ils ne traduisent pas des propos quelconques : c’est au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie qu’ils exercent. Témoins, victimes, accusés, ils ont dû dire des choses, sans émotion, sans sentiment, sans laisser poindre leurs histoires personnelles. Par une très, très délicate mise en scène, la réalisatrice nous fait parvenir leur parole, qui fait réexister les individus qu’ils sont, tout en déployant une réflexion stimulante sur le dispositif judiciaire, comme sur l’éthique et la difficulté de leur métier.

Aucune transition : pour finir, parlons spa, tyrolienne, surf et cours de danse. Partons en croisière All Inclusive. Ces voyages dont tout le monde rêve : un énorme bateau, les loisirs à foison, le farniente, le buffet à volonté, l’ennui, les mots fléchés, le petit personnel, le délire écologique, l’ennui, les mots fléchés. Dix minutes pour observer cela en plans fixes. Dix minutes de loisir dans votre dure journée de labeur, allez.

Bons films !